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« L’humain invente du lien social en permanence »

Le 21 août 2017 à 12:07

 

SASKIA COUSIN, ANTHROPOLOGUE, MUSEOLOGUE

Interview de Saskia Cousin, anthropologue à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (EHESS/CNRS) sur l’échange de maison.

Saskia Cousin est maître de conférence à l’IUT de Tours. Elle travaille sur les relations entre tourisme, politique et mondialisation en Europe et en Afrique de l’Ouest. Elle a publié avec Bertrand Réau Sociologie du tourisme (La Découverte, 2009).

CM : Vous avez beaucoup travaillé sur les nouvelles formes d’économie collaboratives, l’échange de maison, dans une économie capitaliste forcenée, c’est le retour du don et de la générosité ?
SC : Il y a une forme de don, mais c’est plus compliqué que cela. En anthropologie, on distingue deux formes d’échanges, présents dans toutes les sociétés, mais de manière inégale et plus ou moins hybride. Les sociétés dites traditionnelles ont été caractérisées par le fait que les échanges se font à travers le système du don-contre don, analysé par le fondateur de l’anthropologie, Marcel Mauss. Ce dernier décrit notamment le système dit du « potlach » dans certaines communautés indiennes nord-américaines. L’idée est qu’on offre des cadeaux, non pas par altruisme ou par générosité, mais pour exprimer sa puissance ; plus on donne, plus on acquiert du pouvoir sur l’autre (personne ou communauté) et plus celui qui reçoit se retrouve redevable. Il devra donc faire un contre don et cela permet de créer et de maintenir un lien social. C’est très différent dans les sociétés basées sur l’échange marchand, ou les échanges sont basés sur l’idée d’une immédiateté et d’une réciprocité.
Toutefois, toutes sortes d’échanges personnels ou collectifs sont, chez nous aussi, basés sur le don-contre don, avec l’idée d’un pouvoir pour celui qui donne plus que pour celui qui reçoit.

CM : Je n’avais pas pensé à cela avant, mais quand on invite quelqu’un à déjeuner, les gens disent parfois, « à charge de revanche ». Et dans les autres sociétés qui ne fonctionnent pas avec le don ?
SC : Et dans les sociétés qu’on appelle capitalistes – pas au sens marxiste du terme – l’expression du pouvoir se fait au contraire par accumulation, plus on possède, plus on est puissant : au terme de l’échange marchand les deux personnes sont quittes.
Avec l’échange de maison, on se situe entre don et capitalisme : on accueille une personne chez soi, mais du fait de la réciprocité, on échange un service contre un service, même si à la différence d’Airbnb, dans l’échange de maison, il n’y a pas de tractation avec de la monnaie, on est malgré tout dans le système « capitaliste » car, à la fin de la transaction, les deux échangeurs sont quittes. C’est le principe du troc, un peu en réalité comme si chacun avait payé 50 euros et que chaque somme s’annulait. Dans l’échange de maison, on est dans un échange hybride entre le don et l’échange marchand.

CM : Où se situe-t-on quand on fait un échange non réciproque, comme cela se pratique depuis quelque temps sur divers sites d’échange de maison et quand on a prêté sa maison, on accumule des points ou des ballons, qui permettent de séjourner chez quelqu’un d’autre ?
SC : Cela passe par un autre système de circulation des biens étudiés par un autre fondateur de l’anthropologie, Bronislav Malinowski, qui a observé le système de la Kula en Mélanésie au début du 20e siècle. Deux types d’objets n’ayant pas d’utilité sociale directe (des colliers et des bracelets) circulent de personnes en personnes et d’îles en îles parfois pendant des années. Ces objets prennent de la valeur par le fait qu’ils ont appartenu à telle ou telle personne et finissent par revenir à leur propriétaire initial, parfois au bout de 10 ans. Cela permet de créer un lien social, un sentiment d’appartenance communautaire entre des milliers de gens dans des centaines d’iles qui ne se rencontreront sans doute jamais.
Dans le cas de l’échange de maison, on peut imaginer qu’une maison après avoir été habitée par tel ou tel poète, prenne effectivement de la valeur du fait que des personnes qui y ont séjourné. Dans le cas de l’échange de maison non réciproque, il y a une valeur immatérielle qui peut se transmettre par ces échanges et créer du lien social. Toutefois, si la valeur de la maison est estimée en points ou en ballons, cela signifie qu’on reste dans un système de pensée « capitaliste » au sens où je l’ai défini précédemment : il s’agit d’une plus value marchande, plus que de la constitution d’une communauté. D’un point de vue intellectuel, faut ne faut pas confondre la question de la différenciation entre marchand et non marchand d’un coté, système du don-contre-don et système capitaliste de l’autre. Un échange non-marchand peut être basé sur un mode de pensée capitaliste, c’est à dire sur la réciprocité et sur la plus value donnée à l’accumulation. Ce qui n’empêche pas bien sur l’hybridation des pratiques.

CM : Finalement, si on est quitte, et que l’échange de maison est un échange marchand sans monnaie, comment expliquez-vous que tous ceux qui échangent aient l’impression de vivre une formidable aventure humaine ?
SC : Parce que l’humain invente du lien social en permanence ; c’est plus fort que lui ! Les plateformes sont un outil qui organise l’échange marchand, mais les utilisateurs des sites, en projetant leur propre imaginaire, transforment l’échange marchand, en don contre don. Si par exemple vous arrivez dans une maison et que l’hôte vous a laissé le frigo plein- alors que de votre côté vous n’aviez pas pensé à préparer l’arrivée de vos hôtes, il y a de fortes chances que face à cette offrande spontanée, vous vous sentiez redevable, endetté d’une certaine manière. Vous pourriez vous dire je garde tout – il a forcément des personnes qui penseront comme cela et cela s’arrêtera là – mais il est fort probable qu’à la fin du séjour soit vous laissiez un petit cadeau à votre hôte – on est dans le don contre don – ou que la prochaine fois vous laisserez le frigo plein lors de votre prochain échange, qui a son tour sera endetté et plus généreux la prochaine fois avec autrui ; on se retrouve dans le système de la Kula, où le don est destiné à un autre qui n’est pas celui qui a donné et où la « grandeur » se mesure à l’intensité de la circulation.
La question du don-contre don implique que l’on s’interroge aussi sur ce que l’on ne donne pas, sur ce que l’on garde pour soi, comme l’a montré Maurice Godelier. Or dans l’échange de maison, c’est très intéressant d’observer ce que les gens de donnent pas à voir, ce qu’ils cachent avant le séjour de leur hôte. On pourrait imaginer que le premier réflexe de tout un chacun serait de mettre à l’abri les objets de valeur, mais pas du tout ! La puissance invitante a tendance à dissimuler ses dessous et ses photos de famille, bref, tout ce qui relève de l’intime. Cette intimité s’est réduite : on ouvre sa maison, son lit, sa voiture, mais à une époque où tout se vend, tout se loue, on sanctuarise toujours ce que l’on considère fondamental pour son identité, son espace privé réduit à l’intime.

CM : Lorsqu’on échange sa maison la première fois, on a souvent l’impression d’accomplir un acte héroïque : on laisse des étrangers dormir sous son toit dans son lit. Comment expliquez-vous cela, c’est juste parce qu’on sort de sa « zone de confort » ?
SC :
Il se joue sans doute quelque chose de plus profond, de plus anthropologique, au sens de pratiques et d’imaginaires qui relèvent de l’universel. La notion d’hospitalité est fondamentale partout dans le monde, et pour ce qui nous occupe, dans le système culturel méditerranéen, dans les civilisations romaine et grecque. Dans l’odyssée d’Homère quand Ulysse dit : « sont-ils civilisés ? » En réalité, cela signifie « sont-ils hospitaliers ? ». Car la valeur d’un homme se mesure à sa capacité à faire d’un un étranger qui est un ennemi potentiel – un ami, en lui offrant l’hospitalité. Le terme hospitalité a une double étymologie grecque et latine, hospes qui a donné le mot hôte, mais ce qui est le plus intéressant, c’est qu’il s’agit de la même étymologie que le terme « hostis », ennemi, qui a donné le terme hostilité.
Donc il se joue quelque chose de fondamental car l’hospitalité c’est la capacité à accueillir un étranger potentiellement dangereux (hostis) pour le transformer en un ami (hospes, hotes) qui nous sera redevable – c’est le système du don-contredon.
En réalité dans l’échange de maison, on accueille un étranger, mais pas n’importe lequel : un étranger qui appartient tout de même à une même communauté – encore une fois, j’emploie ce terme au sens large. Ceux qui ont inventé les échanges de maisons étaient des professeurs d’université, avec beaucoup de vacances et pas forcément les moyens, puis il y a eu le personnel navigant de compagnie aérienne, qui voulaient trouver des points de chute, ils échangeaient entre eux.

CM : C’était surtout vrai au début… Maintenant le système est beaucoup plus ouvert ?
SC : le système est certes plus ouvert, mais malgré tout, dans tous ces échanges, il y a la recherche de quelqu’un qui nous ressemble, par le fait au départ qu’il fait partie d’une communauté de personnes abonnées au même site, avec sa charte, ses codes et à l’intérieur de cette communauté, les gens échangent souvent avec d’autres avec lesquels ils s’identifient, soit qu’ils font le même métier, le même statut –les retraités- soit ont le même niveau d’étude partagent un goût pour la décoration, une façon d’habiter leur logement. Si on a un canapé blanc immaculé, il vaut mieux choisir quelqu’un de très soigneux et ne pas accueillir une famille. Globalement, les échanges se font principalement dans la reconnaissance d’un entre soi.

CM : quand par exemple une personne échange son studio parisien contre un palace aux Etats-Unis, qu’il y a un tel écart, on n’est pourtant plus dans l’entre soi ?
SC : En apparence non, mais en réalité, il y a encore souvent une forme d’équivalence sociale et culturelle. J’ai rencontré une retraitée qui avait un entresol de 36 m2 tout à fait charmant près de la place Saint-Michel, fascinée d’échanger avec un immense appartement d’architecte à New-York. Mais si on regarde bien, en terme d’emplacement, de notoriété – et si l’on considère le prix que ces Américains nantis auraient à débourser pour séjourner au cœur de Paris, il ne s’agit pas forcément d’un échange inégal. Et sans doute cette dame n’évalue-t-elle pas le charme de sa petite bonbonnière, qui est immatériel, mais qui s’ajoute à la valeur de l’emplacement de son appartement.
Il se produit aussi un autre phénomène très intéressant de la part de personnes qui ont beaucoup de moyens : quand finalement on peut tout s’offrir, on désire ce qui n’a pas de prix, ce que l’argent n’achète pas, comme ce deux petit pièces ravissant au cœur de Paris, dans son jus alors qu’on pourrait séjourner dans n’importe quel grand hôtel aseptisé.
De plus, quand on regarde le flux des échanges, ils se font principalement entre l’Europe et les États-Unis et les échangeurs se recrutent globalement chez les CSP+ , chez les personnes qui ont un fort capital social et culturel, au sens de Pierre Bourdieu.
Alors que 50% des enfants des milieux populaires ne vont pas en vacances, il n’y a pas d’échange de maison dans les HLM. Les habitants manquent souvent d’outils informatiques, et ils ont semble-t-il plus de difficulté à faire confiance.

CM : La confiance est une des clefs de l’échange ; il y a dix ans, cela était impensable d’imaginer ouvrir son lit, ses sanitaires, à un étranger, même s’il nous ressemblent en terme socio-culturel ; le fait d’ouvrir sa maison à un étranger avec aujourd’hui tant de facilité signifie-t-il que ceux qui en sont capables, se sont débarrassés d’une forme de matérialisme ?
SC :
Il y a deux interprétations à cela, une négative, et une positive, j’ai beaucoup travaillé sur le fonctionnement d’Airbnb, et on assiste de la part de cette plateforme de location à une prise de pouvoir sur le bien des personnes qui louent leur maison. Avec leur système de réservation automatique, encouragée par Airbnb, l’hôte peut se retrouver avec des dates bloquées sur son calendrier alors qu’il ne le désirait pas et finalement, il n’est plus maître de son oikos, son économie domestique, ni de sa maison, de son « Heimat », le foyer qui comme « home », qui désigne autant le lieu que l’âme. Il y a ensuite un formatage terrible avec les notes de propreté, de communication.
J’ai rencontré des personnes qui avaient beaucoup loué par Airbnb et qui du fait de ce système très normatif avaient l’impression d’être dépossédés pas simplement de leur bien ; ils avaient le sentiment de ne plus s’appartenir ; il faudrait sûrement réfléchir sur cette question, dans appartement, il y a aussi « appartenir ».
La vision positive, qui s’applique partiellement à Airbnb, mais bien davantage à l’échange de maison est que ces nouvelles formes d’hébergement pallient un manque réel. L’hôtellerie, avec des chambres qui ressemblent à des clapiers à lapin, a finalement été conçue pour les VRP ou pour les couples. Quelle famille a les moyens d’aller à l’hôtel ? Airbnb et les échanges de maison ont rendu ces voyages en famille accessibles. Cela poursuit l’histoire occidentale du tourisme et de la villégiature. Initié par les jeunes (hommes) aristocrates anglais qui inventèrent le « grand tour » (qui a donné le mot tourisme), poursuivis par les continentaux puis la bourgeoisie, le tourisme est aujourd’hui pratiqué par des centaines de millions de gens. Idem pour la villégiature, entre-soi aristocratiques devenu le mode de séjour dominant : on s’installe quelque part plus qu’on circule.
De ce point vue, l’échange de maison permet à celles et ceux qui le pratiquent de voyager et de s’installer partout dans le monde, tout en développant des réseaux sociaux en lien avec leur capital social et culturel. Lors des échanges, il arrive souvent que les échangeurs, qui n’auraient jamais dû se croiser, fassent en sorte de se rencontrer, de passer du temps ensemble et que parfois-même des relations durables se tissent !
Pour un anthropologue, ces échanges participent des nouvelles manières de faire du lien social et de la communauté. Non plus les communautés traditionnelles appuyées sur les relations de voisinages ou de travail, mais une communauté constituée à l’échelle globale, par l’appartenance aux mêmes réseaux d’échange. De ce point de vue, in fine, l’étranger n’est plus l’échangeur qui se trouve à l’autre bout de la planète, mais, potentiellement le voisin de pallier ou de quartier qui ne partage ni les mêmes réseaux, ni les mêmes capitaux. Il faut espérer que cette ouverture au monde global permette également l’institution de réseaux d’échanges plus localisés.

 

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